mercredi 3 décembre 2014

La France est-elle en déclin?

Critiquer le modèle français est un sport à la mode. N’ayant aucune expertise particulière sur les questions sociétales, je ne m’aventurerai pas à commenter les nombreux livres que les névrosés de la grandeur perdue publient à chaque rentrée littéraire autrement que sous l’angle économique. 

C’est bien connu, la France a un modèle économique dépassé, fondé sur l’interventionnisme d’Etat et des dépenses publiques impliquant soit des impôts étouffants, soit une dette insoutenable. Cette vision est tellement bien ancrée dans les esprits qu’on peut aujourd’hui écrire dans tous les quotidiens nationaux qu’il faut ramener le niveau de la dépense publique à tout prix au niveau de celle de nos voisins les moins « dépensiers » sans que personne n’ose émettre un doute. De même, il faut sans plus tarder entreprendre les réformes structurelles nécessaires à la libération des forces vives de la Nation, sans quoi notre pays s’enlisera plus profondément encore dans le déclin. 

La science économique, et les théoriciens de la croissance plus particulièrement, étudient les déterminants du développement et de la croissance. Ces déterminants ne sont pas les mêmes lorsqu’on considère les pays développés et les autres. Et en effet, pour un pays en voie de développement les données suggèrent que la stabilité politique, l’ouverture commerciale, des institutions juridiques protectrices des intérêts privés et une forte épargne nationale (privée ou publique) permettent l’accumulation de capital (machines, outils, routes, bâtiments…) nécessaire à l’accroissement de la productivité des travailleurs, ainsi que l’importation de technologies - au sens large, cela comprend les modes d’organisation - menant à une utilisation des facteurs de production la plus optimale possible. Concrètement, ces économies « rattrapent » la productivité horaire des travailleurs des pays développés en accumulant du capital et en imitant les procédés. 

Pour un pays développé, dont on dit qu’il est « à la frontière technologique », et pour lequel la productivité d’une unité supplémentaire de capital est nulle, il ne sert à rien d’épargner plus que l’investissement nécessaire au remplacement du capital se dépréciant, et éventuellement à l’absorption des gains de population active. De même, les gains à l’ouverture commerciale se font de plus en plus rares, celle-ci ne permettant que la diffusion plus rapide des nouvelles technologies : dans la nouvelle économie internationale (une branche de la science économique), les gains à la spécialisation sont assez faibles à cause de l’hétérogénéité des préférences. De fait on constate que l’essentiel des échanges entre pays développés porte sur des biens assez similaires (la France exporte et importe énormement de voitures). 

Cette difficulté à identifier les facteurs de réussite laisse la part belle à l’imagination et aux préjugés. Dans le logiciel de beaucoup de commentateurs de l’actualité économique, il semblerait qu’il soit impossible d’imaginer qu’un pays aussi peu flexible que la France - ce que je ne conteste pas - puisse faire jeu égal avec ses voisins. Mais si la France avait une économie aussi sclérosée qu’on le dit, cela devrait bien finir par se voir dans les indicateurs macroéconomiques. Or ce n’est clairement pas le cas. 

Les deux graphiques ci-dessous étudient la croissance du PIB (en parité de pouvoir d’achat) par habitant en âge de travailler (15-64 ans), ce nous donne une mesure de la production par habitant qui n’est pas trop perturbée par la démographie. Ce n’est pas non plus exactement la productivité par emploi, car un pays à l’économie « sclérosée » comme la France tend à tenir les adultes en âge de travailler les moins productifs hors de l’emploi, ce qui biaiserait notre étude. 

Le premier graphique donne l’évolution moyenne de cet indicateur pendant la crise. On s’aperçoit que la France se situe pile au milieu du lot, avec un PIB par personne en âge de travailler en 2013 égal à celui de 2007. Les pays n’ayant pas retrouvé leur richesse par habitant d’avant la crise sont notamment le Royaume-Uni, les Etats-Unis, le Canada, les Pays-Bas et la Finlande (combien d’entre vous auraient parié à tort que ces pays s’en sortaient mieux que la France?).

Le deuxième graphique donne le taux de croissance de cet indicateur par pays de 1990 à 2007, soit un cycle économique complet au cours duquel les pays de l’OCDE ont connu au moins deux épisodes récessifs avant de rebondir, en fonction de son niveau en 1990. On s’attend à ce que la plupart des pays se trouvent soit dans le cadran nord-ouest, celui des pays les moins développés en 1990 et ayant connu une croissance plus importante que la moyenne, soit dans le cadran sud-est, celui des pays plus développés, à la frontière technologique, et ayant cru à une vitesse moindre. On constate qu’il y a des points aberrants, comme la Norvège et le Luxembourg, qui étaient déjà plus riches que la moyenne en 1990 mais ont continué de croître, ou la Grèce, le Portugal et la République Tchèque qui sont dans le cas inverses. Mais a part ces pays-là, et compte tenu de la marge d’erreur sur le calcul des parités pouvoir d’achat, la relation linéaire est assez directe. 


Si on s’intéresse au cas de la France, on constate qu’elle a cru au cours de cette période à la même vitesse que l’Autriche la Suède, le Canada, la Belgique et les Etats-Unis, légèrement moins vite que l’Allemagne et légèrement plus vite que l’Italie. Le Royaume-Uni a cru plus vite mais partait de plus bas (et a connu un fort boom dans les années 2000), le Japon a cru moins vite mais partait de plus haut. Le premier enseignement, c’est que la France a cru à la même vitesse que des pays qui étaient tous déjà plus riches par adulte qu’elle en 1990. Sur une période aussi longue, au cours de laquelle les cycles économiques étaient assez synchrones, seuls des facteurs structurels peuvent expliquer le manque de rattrapage de la France. 

Mais un manque de rattrapage n’est pas un déclin. De fait, c’est chose connue que la France connaît un taux d’emplois des 15-64 ans assez faible, ce qui mécaniquement se traduit, à productivité identique, par un PIB par habitant plus faible. Cependant la thèse des déclinistes n’est pas seulement que la France produit moins de valeur ajoutée que ses voisins, ce que personne ne nie, mais que l’écart se creuse, ce qui n’est pas le cas. 

Alors pourquoi cet écart ne s’est-il pas résorbé ? L’explication des taux d’activité est la plus probable. Le côté « sclérosé » de l’économie française se traduit par un plus faible emploi des seniors - qui sont encouragés à partir plus tôt qu’ailleurs à la retraite - et un plus faible emploi des 15-24 ans - qui n’ont pas besoin de travailler pour payer leurs études. Le taux d’emploi des 25-54 ans en France est en revanche assez élevé, ce qui compense seulement partiellement la sous-activité des jeunes et des seniors. On notera que même parmi les actifs, le nombre important de chômeurs est compensé par un nombre de temps partiels faible en comparaison des autres pays. Finalement, tout se passe comme si les Français avaient collectivement choisi de moins travailler, ce qui pèse sur le revenu par tête, mais que leur productivité augmente comme celle des autres pays, ce qui maintient les écarts constants. 

Les Français font peut-être une erreur de moins travailler en moyenne sur toute une vie, je n’en sais rien, mais celui qui l’affirmera (ou affirmera le contraire) ne fait pas de sciences sociales, il utilise des arguments en général politiques (tel groupe ne veut plus financer tel autre groupe) et/ou moralistes (vouloir se reposer est un péché en soi). Faut-il décourager la solidatité inter-générationnelle ou rendre les études si chères que les étudiants devraient travailler pour les financer ? Faut-il repousser l’âge légal de départ à la retraite ? Faut-il maintenir les taux d’emplois des seniors et des étudiants à leurs niveaux actuels mais compenser par un travail plus intensifs chez les 25-54 ans ? Comment le financement des retraites est-il assuré, et quel groupe (retraités actuels, imminents, futurs) faut-il pénaliser pour rétablir l’équilibre ? Ce serait mentir que prétendre qu’il existe une réponse optimale et dénuée de jugement moral. 

3 commentaires:

  1. Bonjour,

    Merci pour cette analyse très intéressante. Est-ce qu'il y a une analyse intéressante sur le poids des femmes dans la population active? J'imagine qu'un pays qui encourage les femmes à rester à la maison a une population active plus étroite et donc potentiellement de meilleurs résultats sur le taux de chomage. Mais si j'ai bien compris, ça devrait se voir sur le taux d'emploi.

    Ma question qui est derrière est liée au dernier paragraphe sur les questions sociales. Le fait de choisir de mieux répartir le travail est en effet un choix de société mais n'y a-t-il pas non plus un intérêt économique?

    merci!

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    1. Merci de votre intérêt.

      La première question est très compliquée. L'emploi des femmes est un bon exemple, mais on peut se demander quel effet sur l'emploi a une augmentation de la population active, c'est-à-dire du nombre de personnes souhaitant travailler. A long terme il n'y a aucune raison que ça ait un effet, les nouveaux se créant leur propre demande. A court terme, il est possible qu'il y ait un effet de file d'attente, comme lorsqu'on verse de l'eau dans le filtre à café : tout finit par passer mais il y a un moment où de l'eau stagne (donc du chôamge). Il faut également envisager la possibilité d'une inadéquation à court-terme des compétences si le marché de l'emploi est compartimenté. Ainsi, je dirais que si la population active augmente brutalement, les nouveaux arrivant ont plus de chance d'être au chômage que les anciens et la probabilité moyenne d'être au chômage augmente. Cela peut d’ailleurs poser problème aux anciens dont le profil est comparable à celui des nouveaux arrivants. Mais il vient un moment où l'économie a absorbé le flux entrant, et le taux de chômage diminue à nouveau. Donc un pays qui décourage l'emploi des femmes n'a aucune raison d'avoir un taux de chômage structurellement plus bas. Par contre, pendant toute la période où les flux entrants augmentent, c'est possible.

      Ensuite, pour que je puisse répondre à votre deuxième question, il faut que je sache ce que vous entendez par "intérêt économique". Si par cela vous entendez "augmenter la richesse par habitant", faire plus travailler les jeunes et les vieux peut avoir un "intérêt économique", sauf si l'emploi des jeunes se fait au détriment de l'éducation, auquel cas cela peut avoir un effet néfaste sur la richesse par habitant à long terme.

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    2. En général, en économie, on ne raisonne pas vraiment en terme d'intérêt économique, mais de bien-être (mauvaise traduction française de "welfare" qui ne véhicule pas exactement la même idée). On suppose que tout ce qui va à l'encontre de ce que les gens souhaitent pour eux-mêmes réduit le bien-être global. Mais il est formellement impossible d'agréger les bien-être individuels en un bien-être global. On utilise alors des raisonnements intermédiaires, en jugeant par exemple qu'une proposition améliore le bien-être global si elle améliore la situation de certains sans dégrader la situation de personne (ce qu'on appelle une Pareto-amélioration, du nom d'un célèbre économiste). Mais les Pareto-améliorations sont très rares, donc il faut peser le pour et le contre, il faut choisir les principes politiques ou moraux qui guident les choix sociaux. Ce n'est pas le rôle de l'économiste de dire quel choix il FAUT faire, simplement de dire qui sont les perdants et qui sont les gagnants dans chaque situation.

      Pour revenir à votre question, cela dépend. Si on permet à 3 millions de précaires d'avoir un petit peu plus de chance d'obtenir un emploi stable dans les trois prochains mois en dégradant un peu la sécurité de l'emploi de 22 millions de salariés en CDI, on n'a pas déplacé l'économie sur un chemin Pareto-améliorant, il faut donc faire un choix. De même, si on permet à 60 millions de français d'améliorer leur niveau de vie, mais en les forçant à travailler 50h par semaine en moyenne de 18 à 65 ans, on fait gagner ceux qui travaillaient déjà beaucoup, et ont donc besoin de moins payer d'impôts pour obtenir les mêmes services publics puisque tout le monde est plus riche, mais on fait perdre ceux qui étaient très contents de l'équilibre initial, où ils travaillaient 40h par semaine de 25 à 62 ans (note : les chiffres de ce paragraphe sont très approximatifs), il faut donc faire un choix.

      Et même si la somme totale des niveaux de vie est plus faible dans le monde où on travaille moins, cela peut être un choix conscient : on préfère décourager certains à travailler plus que forcer les autres à travailler trop. Certains diront que c'est du nivellement par le bas, d'autres que c'est une émancipation des travailleurs, et ces deux points de vue sont irréconciliables.

      C'est pourquoi je n'aime pas ceux qui utilisent la science économique pour masquer leurs préférences politiques. Il faut qu'ils disent clairement que selon eux travailler plus est mieux, pour telle et telle raison morale, et que c'est pour cela qu'ils veulent forcer tout le monde à travailler plus. De même, je n'aime pas ceux qui critiquent bêtement la science économique, sous prétexte qu'elle fait le jeu du capitalisme/de la droite/qu'elle détruit la planète. L'économie, c'est une boîte à outil pour comprendre le monde, pas une fin ni un épouvantail.

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